Comment moi, qui ai quasiment fondé le Comité de Soutien des parents de Julie et Melissa et été coordinateur des Comités Blancs, puis-je justifier une amitié que je continue à porter à cet homme que j’estime, encore et toujours, respectable ?
En temps normal j’aurais hésité à le faire publiquement. Mais l’insistance médiatique à le cibler partialement m’a incité à me débarrasser de cette pudeur. Le cibler, oui. Car c’est le seul dont parle la presse, avec une redondance certaine, alors qu’il y a une vingtaine de personnes, au moins, vivant en Belgique dont les adresses IP d’ordinateur ont été relevées par les enquêteurs de l’opération « Koala ».
Certes, Victor Hissel est une personnalité dont la carrure a permis une aide juridique si efficace aux parents de Julie et Melissa, qu’il a perturbé l’ordre et la mentalité judiciaire, en prétendant mordicus que les victimes avaient des droits, dont celui d’accès au dossier de l’instruction, ce pourquoi il fut sévèrement critiqué pour en avoir été le pionnier. On dira donc que c’est une personnalité « publique ».
Il a regardé des images pédo-pornographiques, oui. Et il a déclaré, j’en suis témoin, dès le début de son inculpation, que ce n’était pas en rapport avec des recherches de type professionnelles ce qui m’a laissé meurtri.
Je l’ai condamné, moralement, pour le tort que cela allait causer à tous ceux qui avaient combattu avec lui. Je lui ai surtout reproché de ne pas avoir signalé les sites regardés aux services de police comme Computer Crime Unit. Mais nous étions amis et je ne l’ai pas abandonné.
Il n’a pas cherché d’excuses et a eu le courage de regarder sa réalité en face, le côté obscur qui est en lui. Que celui qui n’a pas de fantasmes, de côtes obscurs en lui,…qu’il jette etc…. Pour le reste, je laisse faire la justice, et la laisse décider si de regarder des images pédo-pornographiques est une infraction à la loi ou pas, alors que bien avant le 24 juin, date de sa comparution devant le tribunal correctionnel, certains journalistes, eux, ont déjà décidé. Pour ceux-là, il ne suffit pas de reconnaître ses fautes, il faut encore réinventer le pilori. Certains journalistes s’ingénient même, en puisant dans le dossier du fils, inculpé pour tentative de parricide, à rendre l’image du père plus abjecte.
La relativité de cette attitude qui va au-delà des valeurs morales et déontologiques que je défends m’a sauté aux yeux quand des intellectuels, des artistes, des journalistes, des ministres mêmes, ont, à l’inverse de la pilorisation, pris la défense offusquée de Roman Polanski.
Il m’est apparu évident, tant il était isolé, que le simple fait de vouloir continuer à vivre, difficilement, non seulement face à la réprobation sociale mais aussi face au risque d’effondrement de lui-même, était ressenti par beaucoup et même par des proches, comme une arrogance insupportable.
Comme s’il fallait le détruire complètement.
C’est cette puissante capacité de réduire l’image d’un homme à sa faute que je veux combattre ici.
J’ai connu Victor Hissel quand j’étais responsable de l’émission Faits Divers à la RTBF.
Avant sa rencontre et surtout celle des parents de Julie et Melissa, je commençais à peine à prendre conscience de l’interpellation extraordinaire que la disparition d’enfants devait poser à la société. Mais la détresse des parents mêlée à la conviction que leurs filles étaient toujours vivantes, et la nécessité vitale pour eux de ne pas rentrer dans le rôle préfiguré de victimes patientes attendant simplement que l’institution judiciaire fasse sont travail, m’a convaincu que je ne pourrai jamais, après avoir fait une émission avec eux, ne pas les aider.
C’est à ce moment là que j’ai perçu toute la carrure de leur avocat qui s’est mobilisé entièrement, pour faire valoir leur cause de victimes actives et vigilantes, alors qu’il faisait lui-même partie du pesant monde judiciaire. C’est donc à l’intérieur de celui-ci que Victor Hissel a creusé, jour après nuit et nuit après jour, une voie qui permette aux parents de survivre et de faire valoir leurs droits, malgré leur cauchemar.
Il y avait cette attente incommensurable des parents qui recherchaient leur petite fille et la conscience pour eux que l’on pouvait les sauver en les retrouvant vivantes. Ils vivaient donc cette urgence majeure, légitime, et perpétuellement présente chez eux, pour que les choses bougent, et quand Victor Hissel est intervenu auprès d’eux d’une façon « classique » il a tout de suite compris qu’il ne répondait pas à ce qui était chez eux une attente quasi-impossible à satisfaire. Et il a bien dû, vers la fin du mois d’août 95, se remettre en question en se disant de deux choses l’une : « ou bien je m’ arrête de m’occuper de ce dossier parce que je ne donnes pas satisfaction, ou bien je prends en charge leur indicible souffrance et je fonctionne en conséquence ! »
Et c’est ce qu’il a fait, il a repris le dossier en étant résolu à ne plus laisser passer un jour de retard quand il demandait quelque chose à l’institution judiciaire, résolu à ne pas se laisser lanterner par les procédures. Cela lui a valu énormément de critiques, de reproches et de suspicions.
Il a donc inversé sa démarche d’ avocat classique, qui relaye auprès de ses clients, les incontournables étapes des lenteurs judiciaires, et, à l’inverse, il a porté au sein même de l’institution, leur urgence et leur détermination. Il a été le fer de lance juridique, l’outil judiciaire, du droit des victimes, et des parties civiles, pour, notamment, leur permettre l’accès au dossier de l’instruction.
Son combat a été sincère et focalisé sur une seule idée : retrouver les petites, vivantes.
Le Comité de Soutien des parents de Julie et Melissa a bénéficié également de son esprit incisif et de sa perspicacité dans l’analyse du contexte judiciaire et médiatique. Ensemble, avec les parents nous avons pu avoir une résonance sociale telle qu’il n’était plus possible de faire passer la disparition des petites filles dans la colonne « pertes et profits de la société ». Je reste persuadé que cette cohésion, qui nous a animé autour des parents, a été le facteur décisif qui a fait qu’il devenait impossible qu’on ne les retrouve pas…Et l’on sait qu’on les retrouva, …mortes dramatiquement …
On a pu douté de tous les services judiciaires, de police et de gendarmerie, puisque le nom de Dutroux était connu et contenu dans des rapports depuis août 1995 !
Si je n’ai aucun doute concernant cette période c’est bien à propos de Victor Hissel.
Je ne doute pas un seul instant que pendant tout ce combat Victor Hissel a été fidèle à la cause des parents : l’énergie, la rectitude, la générosité, la rigueur et l’efficacité des actions ne peuvent mentir.
Pour moi Victor Hissel est bien autre chose qu’un procès en correctionnelle.
