Pour ceux qui n’étaient pas nés le 20 octobre 1996

La Marche Blanche du 20 octobre 1996 fut un événement extraordinaire.  Aucun sociologue n’est encore parvenu à expliquer comment une foule de plus de 350 000 personnes (Francophones, Flamands, et Personnes issues de l’Immigration) ont, ce dimanche là, marché dans Bruxelles sans qu’aucun travail de mobilisation n’ait été entrepris, si ce n’est un simple appel de Marie-Noelle Bouzet, après le dessaisissement du Juge Connerotte, par la Cour de Cassation, pour une marche « familiale » de solidarité avec les parents de Julie et Melissa et tous les parents d’enfants disparus. Sans prétendre pouvoir mieux expliquer, voici un texte qui fut écrit dans l’ambiance de ces années d’effervescence populaire, avec une sensibilité particulière, celle d’un membre de ce qui fut le  Comité de Soutien des parents de Julie et Melissa.

Extrait de « La révolution Blanche des journalistes ». Ed. Academia-Bruylant. 1999.Contribution de José DESSART.

CONFLAGRATION DES VALEURS  : PARENTS CONTRE INSTITUTION.

Le refus de voir  la réalité, de leur fille disparue, définie par l’institution judiciaire, le refus de se conformer au rôle préfiguré de victimes soumises et confiantes,  a placé  le combat des parents de Julie et Melissa  à un niveau paradigmatique. C’est bien une mise en cause de valeurs cruciales dans  les relations entre l’individu et la société qui s’est exprimée dans leur acharnement : c’était le refus de voir confisquée par l’institution judiciaire représentante  d’une société abstraite,  leur responsabilité parentale exprimant le lien vivant avec leurs enfants.  Il n’est pas inutile de transcrire ici un des  textes de la première  conférence de presse (le 7 février 1996 ) du Comité de Soutien des Parents de Julie et Melissa.

« Il va y avoir sept mois , Julie et Melissa disparaissaient sur un chemin de campagne de Grace -Hollogne, bordant l’autoroute Wallonie. C’était le 24 Juin  1995 entre 17hOO et 17H3O. Pour les quatre parents, Louisa et Jean-Denis Lejeune, Carine et Gino Russo, le temps et la vie se sont arrêtés à cette heure là de ce jour là. Depuis  ils livrent à chaque instant un combat  acharné pour qu’aucune recherche ne se relâche, pour qu’aucun effort ni aucune piste ne soient négligés, pour maintenir une pression constante auprès de l’Institution Judiciaire qui a pour mission de mener officiellement l’enquête. Mais plus ils s’acharnent, plus ils se sentent isolés et même exclus, parce que soupçonnés d’être trop acharnés, comme s’il y avait une mesure qui permette de juger de la « normalité » de l’espoir et de l’urgence dès lors qu’il s’agit d’enfants arrachés au bonheur. Actuellement , les parents doivent lutter contre la banalisation de l’enquête, puisque l’on retire des enquêteurs de cet exceptionnel dossier. La banalisation cela veut dire que l’enquête reposerait désormais sur le hasard et sur l’acceptation par tous qu’il est dans la  « normalité » de cette société que des enfants disparaissent, et  qu’il faille  admettre qu’il existe des trous noirs dans lesquels les enfants se volatiliseraient. La banalisation finirait même par faire  admettre une autre réalité selon laquelle Julie et Melissa n’ont jamais …existé ! »

Le Comité de Soutien s’était formé autour des parents par la signature par plus de 250 personnes d’un acte de proclamation selon lequel de simples citoyens, des journalistes, des médecins, des parlementaires, des professeurs d’université…affirmaient qu’il était fondé de croire, avec les parents,  que JULIE et MELISSA étaient toujours vivantes. C’était entrer en confrontation directe avec une autre réalité produite, avec l’aide d’un certain nombre d’autres intellectuels et de journalistes, par le système judiciaire lui-même, et selon laquelle JULIE et MELISSA avaient sans doute été tuées quelques jours après leur disparition. Le reste n’étant que du délire.   Deux réalités en opposition totale : celle des parents et celle de l’institution. Dans le débat télévisé organisé par l’émission « Faits Divers » (septembre 1995) à la fin de la discussion qui opposait déjà le Procureur Général au Parents concernant l’accès au dossiers, Carine RUSSO s’écriait : « Pendant que nous sommes en train de discuter les  arguments du pouvoir judiciaire nos petites filles  sont peut-être encore vivantes ! ». Mais en croisant les parents dans un Palais de Justice, un Procureur du Roi  leur  dit «  sincères condoléances »  ( on était à la fin du mois de novembre 1995). «  Pour le moment ma fille se dit : peut-être que papa me cherche ! » m’avait dit Gino RUSSO en décembre 1995.   Il faut se remémorer cette confrontation dans la conception de l’urgence, de la motivation  « à trouver », confrontée à la motivation « à ne pas trouver trop vite », bref ce choc frontal entre parents et institution  pour comprendre les enjeux sociaux de tout ce qui a suivi la découverte de la  réalité du 17 Août 1996 (les corps de Julie et Melissa).

On  peut  comprendre le choc émotionnel qui secoua la Belgique.  Mais même en se situant au seul niveau d’un fait divers horrible et d’une fin de vie atroce et sans espoir pour deux jolies petites filles, que l’on aurait pu sauver jusqu’en mars 1996, alors que Marc Dutroux, connu de la gendarmerie, de la magistrature et de la police judiciaire était en prison, on ne peut pas encore saisir le tremblement qui secoua la Belgique entière.

Si nous parlons encore aujourd’hui de ce traumatisme, c’est qu’il ébranla  et ébranle encore les fondements sociaux que sont les liens de confiances entre les citoyens et les institutions publiques. Ce n’est pas un hasard si le mot « citoyen » est revenu à la surface de toutes les prises de paroles : les individus en sont revenus à s’interroger sur l’origine et la fonction des pouvoirs et des institutions de service public et leur mission au service de la société.   Au delà de tous les stéréotypes que les intellectuels ont émis pour stigmatiser ces phénomènes sociaux qui les dépassaient (« La foule est versatile, vous savez. Elle est irrationnelle. C’est le lit de l’extrême droite ! »), il faut avoir la hardiesse d’analyser ces mouvements collectifs spontanés comme un appel à plus de démocratie et un appel à la restauration d’une parole institutionnelle capable de rendre  des comptes  et de se sanctionner. (Comme le dit Antoire Garapon dans la revue ESPRIT de déc.96 : «  La demande de sanctions qui a parcouru toutes les manifestations belges n’est pas une recherche débridée de coupables mais la revendication d’une responsabilité pour tous, y compris les décideurs politiques, les policiers et les juges. La sanction fait donc système avec ce langage renouvelé. Il faut que les promesses non tenues soient sanctionnées. Un langage sans sanction est voué à disparaître et à faire place à la violence.Pg146)   Mais il y avait beaucoup plus que cela dans ce large mouvement collectif de défi, même et surtout s’il fut silencieux comme la Marche Blanche du 20 octobre 1996. Il fut silencieux parce qu’il y avait trop à crier. Le couvercle écrasant des institutions venait de se soulever. En un jour, celui de la découverte des corps, l’impressionnante justice avait perdu sa façade , les citoyens  voyaient  l’envers du décor. Après la Marche Blanche des comités blancs ont été constitués essentiellement par d’anciennes victimes ou des parents de victimes de maltraitance sexuelle. Le nombre est considérable des personnes qui sont venu dire  que ce qui leur avait donné le courage de parler c’est qu’on avait découvert d’incontournables cadavres de petites filles et que le déni de l’impensable n’était plus possible. Du moins dans les jours, les semaines et les mois qui suivirent. Depuis, le couvercle étant retombé, les pouvoirs institutionnels ayant retrouvés leurs façon d’être et de fonctionner beaucoup sont retournés au silence.

LE BACKLASH.

Sous le prétexte d’éviter  la psychose collective, ou  la chasse aux sorcières, (entendez la chasse aux pédo-criminels), le processus de déni social de la pédo-crminalité s’est remis en place. Avant l’affaire Dutroux il était devenu évident pour tous les travailleurs sociaux spécilalisés dans le domaine du secours à l’enfance que les déclarations d’enfants se décrivant au centre de maltraitances sexuelles étaient vraies dans 99% des cas. On disait «  il faut entendre l’enfant, il faut l’écouter », on a même mis en place des structures d’écoute avec enregistrement  afin de ne pas traumatiser secondairement l’enfant par des répétitions inutiles qui lui donnent l’impression très vite qu’on ne le croit pas. Actuellement on est revenu 30 ans en arrière : la suspicion n’a jamais pesé aussi lourdement sur les témoignages d’enfants et le témoignage de victimes devenues adulte. Cela se passe dans un système de réaction sociale très puissant que l’on appelle le BACKLASH (le retour du fouet) et qui s’efforce de dissiper, de dénier tout ce qui touche à l’impensable collectif, et à accuser tous ceux qui sont à l’origine de ces révélations de délire, de folie, de fausse mémoire, de manipulation voire de complot.   Ce phénomène a déjà été étudié par les sociologues (MOTTL, 1980) comme un contre- mouvement souvent focalisé sur la réduction d’un phénomêne social à la seule accusation d’hystérie collective, et dont les critiques s’exercent plus sur la forme que sur le contenu (on préfère accuser quelqu’un zèle intempestif, d’ influençabilité ou de manipulation  que d’examiner le contenu). Ce contre-mouvement tend à rétablir la situation du système (familial ou social ou institutionnel) d’avant les révélations de « l’impensable ». Ce phénomène de backLash est apparu très vite avec l’affaire Dutroux et Consorts. Les premiers enquêteurs de Neufchâteau (les seuls qui aient réellement mis Dutroux et ses complices hors d’état de nuire en sauvant deux jeunes filles) ont été traités de «chevaux fous» ou de  « chevaliers blancs » avec une pointe d’ironie.  Le téléphone vert de Neufchâteau fut traité de « torrent de boue », de « téléphone-délation »  et tous les témoignages arrivés par ce canal considérés comme le résultat d’une psychose collective. Tous les témoins qui avaient vu Nihoul quelque part en Belgique furent considérés comme exprimant des fantasmes.  Le fait même de la médiatisation très importante de toute l’affaire  Dutroux et Complices fut le prétexte  de la décrédibilisation des témoins, la plupart sinon tous les témoignage étant réduits à la conséquence soit d’une hystérie soit de fausses mémoires. Il est évident que cette réaction simplificatrice à l’extrême, ne touche que les témoignages qui concernent la pédo-criminalité. Dans tous les autres domaines criminels  on continue à travailler avec  des  appels à témoins fait par les autorités judiciaires à l’aide de la télévision. Par exemple  la cellule d’enquête de JUMET, sur les tueries du Brabant,  pendant que sont niés les témoignages sur les pédo-criminels réduits à l’état de fausse mémoire induite par des thérapeutes,  diffuse largement des portraits robots de tueurs obtenus sous hypnose dans l’espoir de faire progresser les enquêtes.    Et cela n’a pas été sans  entretenir certains paradoxes vicieux : « puisqu’il n’y a pas de réseaux, il n’y a pas besoin de vérifier s’ils existent, d’autant plus que ça demanderait des moyens appropriés à la découverte des réseaux ; et puisque on n’a toujours rien trouvé sur les réseaux c’est bien la preuve qu’ils n’existent pas ».

J.D. 1999   (P.S.  2010 : aujourd’hui, s’agissant de la mise en cause des prêtres pédophiles dans l’Eglise Catholique, plus aucun organe de presse ne remet en question la validité de près de 500 témoignages de victimes : on a bien progressé !)

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