Une sur-médiatisation
Il faut savoir que les premiers enquêteurs ont relevé le nom d’au moins vingt belges dans les ordinateurs des sites pédopornographiques visés par l’opération KOALA ( octobre 2007). Ces noms ont été ventilés dans les différents arrondissements judiciaires en Belgique. Les parquets concernés n’ont jamais diffusé qu’un seul nom, avec même des éléments du dossier, en viol caractérisé du secret d’instruction : celui de Victor Hissel. Des autres ( 2 dans l’arrondissement judiciaire de Liège), on ne connaît que les initiales dans un entrefilet de presse. Et cela se justifie : on ne veut pas les détruire ni familialement, ni socialement, ni professionnellement.
Pour Victor Hissel, depuis quatre jour après son inculpation (14 février 2008) c’est la curée, le pilori, la chasse aux sorcières. Sa vie familiale, sociale et professionnelle : à jeter au bac, à détruire de fond en comble.
Et à lire la presse au lendemain de la dernière audience du 2 septembre 2010, c’est le grand déballage médiatique : toute la vie privée de Victor Hissel y passe, avec amalgames, rumeurs et demi-vérités. Sans parler des forums « on line » qui, derrière ces articles de presse, laissent libre cours à l’expression de commentaires qui relèvent du populisme le plus sordide avec délit de sale gueule, dénonciations et même menaces de mort !
La presse, bénéficiant de fuites caractérisées du dossier de Victor Hissel ainsi que du dossier de son fils, Romain Hissel, inculpé de tentative de parricide, n’a pas manqué de divulguer des éléments épars et fragmentaires, utilisant le dossier du fils pour rendre l’image du père plus abjecte.
Ce qui s’est passé à l’audience du 2 septembre n’est pas plus neutre.
« Nous sommes comme des archéologues ! » ( Me Jean-Louis Gilissen)
Se disant dûment mandatés, les avocats du fils, Me Wilmotte et Me Gilissen, ont justifié leur constitution de partie civile au procès du père par une volonté de comprendre de la part de leur client.
Comprendre le préjudice subi de par le comportement du père, en rapport avec les faits incriminés. « Et il y a un lien !» affirmait Me Jean-Louis Gilissen, sans jamais préciser de quel ordre pouvait être ce lien, se référant simplement à quelques fragments du dossier du fils, que le parquet avait jugé bon de déposer « pour information ».
« Nous sommes comme des archéologues qui reconstituent un squelette à partir de quelques ossements. » En livrant, à partir d’un dossier qui n’a pas encore été jugé, dans lequel Victor Hissel est la victime de son fils, et n’a jamais été entendu, quelques éléments épars, fragmentaires, et non soumis à débat contradictoire, Me Gilissen, qui a précisé « ne pas vouloir accabler le père », laissait donc au tribunal et à la presse, présente à l’audience,( « Eh, je m’adresse à la presse ! » s’est-il exclamé), le soin de reconstituer le squelette de l’horrible personne que pouvait être Victor Hissel, pour avoir suscité le geste de son fils. C’est ainsi qu’à lire les comptes rendus de presse on se trouve plutôt devant le squelette d’un monstre préhistorique que d’un homo sapiens « Un tyran violent ! », titrait une chaîne de télévision privée sur son site info-on line. Et aux lecteurs est laissé le soin de remplir les vides et de reconstituer le puzzle : « Un lourd secret familial », « une lettre des voisins », « une revue pédopornographique dans un tiroir »…
Comment même ronger des os aussi friables, car rien n’a été jugé, rien n’est établi dans le dossier du fils, si ce n’est la tentative de parricide.
L’archéologie est une toute autre science, que la création d’anachronismes et d’amalgames. Et je ne suis pas sûr que les avocats du fils lui aient vraiment rendu service.
Le Ministère Public, lui, en la personne de Philippe Dulieu, a été plus explicite, ne citant que des extraits à charge à partir du même dossier du fils, sur lequel, Me Adrien Masset l’a fortement souligné, malgré les dénégations du substitut, il y avait embargo exigé par le juge d’instruction. « Je me démarque de la partie civile pour dévoiler certains contenus » a-t-il proclamé « car l’éclairage de la famille est important parce qu’elle a déclaré n’avoir pas dit toute la vérité lors de l’inculpation du père ». Et là c’est, comme le titre de Sud Presse le dit en gras : « Le grand déballage »
L’IRRECEVABILITE DES POURSUITES, posée par Me Adrien Masset
Victor Hissel fut un artisan, un pionnier du droit des victimes. Mais jamais aux dépens du droit des prévenus. Comme inculpé il a droit
comme tout justiciable à un procès équitable.
« Les parties civiles, dira Me Masset, ont déclaré vouloir comprendre et ne rien dire à partir d’un dossier toujours à l’instruction et dont la jonction au procès avait justifié le huis clos partiel. Mais les avocats du fils n’ont fait qu’appâter le chaland en renvoyant chacun à des points d’interrogation. Quant au ministère public, si ce n’est pas vouloir lyncher l’inculpé, il aurait dû s’y prendre autrement, que d’utiliser des éléments d’un dossier dans lequel Victor Hissel est la victime, dans lequel les éléments à charge, sont « une » version donnée par certains, non pas après l’inculpation du 18 février 2008, mais après que le fils ait été incarcéré le 9 avril 2009. C’est un dossier sous embargo et dans lequel Victor Hissel lui-même n’a jamais été entendu ! C’est une atteinte majeure à la notion de procès équitable. Si ça, ce n’est pas du lynchage …. »
Etant donné une addition de transgressions de ce qu’aurait dû être une procédure équitable, Me Adrien Masset pose la question de la recevabilité des poursuites. Je résume :
- d’abord le viol caractérisé du secret de l’instruction concernant l’inculpation de Victor Hissel. On ne sait pas qui en est l’auteur. Mais ça doit se passer dans les institutions judiciaires liégeoises ;
- après le dépôt de ses réquisitions, le parquet demande encore à la Chambre du Conseil des devoirs complémentaires concernant des éléments déjà constatés : à l’envoi, par Victor Hissel, de deux e-mails retrouvés dans l’ordinateur des producteurs d’un site incriminé, il n’y a eu aucune suite ;
- le choix de la 8ème chambre correctionnelle qui a déjà statué, avec les mêmes juges, sur une inculpation similaire. Un cas n’étant pas l’autre, il a été demandé que ce soit une autre chambre qui examine le dossier de Victor Hissel : refusé ;
- les demande d’audition de témoins : refusées ;
- et enfin et surtout deux décisions du tribunal qui ne pourraient être que des pièges qu’il sera extrêmement difficile pour ce même tribunal d’éviter lorsqu’il rendra son jugement, à savoir :
- le huis clos partiel qui a été décidé lors de l’audience du 24 juin et qui était demandé essentiellement parce que le Parquet avait déposé « pour information » le dossier du fils de Victor Hissel, accusé de tentative de parricide. Comme ce huis clos n’est que partiel et que l’audience du 2 septembre est publique et que la presse y assiste, cette décision de huis clos est complètement vide de sens ;
- une deuxième décision du tribunal est « piégeante », a précisé Me Masset, c’est justement l’acceptation du dépôt du dossier du fils, alors que le Juge d’Instruction Doyen l’avait mis sous embargo.Dès lors un exercice quasi-surhumain sera demandé au tribunal : mettre de côté ce dossier, faire comme s’il n’existait pas, faire comme si on n’avait rien entendu, afin de s’en tenir aux faits incriminés et à la période infractionnelle qui va, non pas de la naissance du fils à maintenant, mais de 2005 à 2008.
C’est ainsi que Me Adrien Masset a pu en revenir à la question de base et demander au tribunal de se prononcer sur l’irrecevabilité des poursuites en raison d’un procès inéquitable.
L’instrumentalisation du fils.
A la lecture de la presse du 3 septembre on constate combien les journalistes, qui ont quand même une certaine expérience du judiciaire, sont tombés dans le panneau en prenant tous les éléments cités à partir du dossier du fils comme argent comptant. Cela apparaît aussi bien dans le corps de leurs textes que dans les titres. La plainte des avocats du fils, et la caution du Parquet, tous deux à la limite de la déontologie, leur a donné la liberté de tout reproduire sans aucun scrupule et recul analytique, avec pour effet, ou pour but, de rendre Victor Hissel odieux. Et bien peu ont rappelé, en petit caractères, qu’il avait déclaré au tout début de l’audience publique que par rapport à son fils, il ne pouvait pas se défendre : « Vous avez sur votre bureau le dossier de mon fils, que vous avez lu attentivement, et que le parquet a décidé de joindre à tout prix au mien. Vous allez entendre les avocats de Romain. Je voudrais vous dire quant à moi que je ne peux pas, que je ne veux pas, pour des raisons morales et affectives, parler de ce dossier, car je ne veux en aucune manière nuire à mon fils. Donc, je ne peux me défendre sur ce point, et je ne le ferai pas. Dans le cadre de ma défense, j’estime que je me trouve par ce fait dans une impossibilité morale d’en parler. »
Un procès équitable implique ce que l’on appelle l’égalité des armes.
On voit bien ici que Victor HISSEL ne peut lutter à armes égales ni avec les autres parties au procès parce que pour se défendre, il devrait attaquer son fils, ce qu’ils savent pertinament bien et depuis longtemps qu’il se refuse à faire, ni avec les média parce qu’ils ne s’embarassent visiblement pas , eux, de principes tels, notamment, celui du contradictoire, de l’objectivité, de l’impartialité (bien au contraire) du respect de la dignité de chacun et, ne fut-ce qu’un tout petit peu, du respect de la vie privée qui est pourtant quand même, rappelons-le, un des droits de l’Homme. (art. 8 CEDH)
Bonjour Antigone,
A lire la presse et surtout après avoir vu l’émission « Devoir d’Enquête » (« l’Affaire Hissel », la UNE, RTBF), je me rends compte qu’il n’y a pas seulement l’enjeu judiciaire, par rapport à quoi je fait le même constat que vous sur le procès inéquitable et l’inégalité des armes, mais un enjeu qui déborde de loin le procès et qui est relatif au pouvoir que se donnent les medias et leurs journalistes. Tout se passe comme si le pouvoir de juger, réservé normalement à l’institution judiciaire, était disputé par les principaux médias.
J’en parle à l’aise, car en tant que journaliste, qui fut tout un temps co-producteur de l’émission « Faits Divers » (1991 à 2001) je n’ai jamais employé le pouvoir que me donnait l’accès à l’antenne pour lyncher quelqu’un. J’ai toujours défendu la complexité humaine des situations, laissant parler un ensemble d’acteurs, souvent en position contradictoire pour permettre au téléspectateur de se créer une représentation qui échappe au stéréotype et une opinion nuancée qui échappe aux grandes simplifications. Pour moi c’était un travail- je ne craint pas d’employer le mot- d’éducation. D’autres équipes, notamment l’équipe « Devoir d’Enquête » de Charleroi, qui travaille sous la responsabilité éditoriale de Gérard Rogge, travaille dans une autre perspective. Une thèse est choisie et tous les éléments qui concourent à cette thèse sont sélectionnés, les autres sont omis. D’où chaque fois une vision monolithique s’en dégage, sans aucune concession à la complexité, voire à la contradiction, ou aux considérations simplement humaines.
La psychologie des journalistes « justiciers » devrait être étudiée. Le pouvoir médiatique se double trop souvent du pouvoir de punir. Certains vont plus loin et semblent même régler des comptes. Et dans la plupart des cas, animés par la volonté moralisante de dire le vrai et le faux, le bien et le mal, les journalistes « justiciers » se comportent en alliés objectifs du ministère public, sans grand esprit critique et au risque de perdre leur objectivité et indépendance.
Et cela apparaît de façon éclatante dans « l’Affaire Hissel », où, à la suite du parquet dans l’audience publique, des bribes de phrases extraites des auditions contenues dans le dossier de Victor Hissel, ainsi que dans le dossier du fils (dossier toujours sous embargo, si j’ai bien noté !) sont exploitées médiatiquement, isolées de tout contexte. Ainsi, chacune des phrases qu’aurait prononcées Victor Hissel au cours de ses auditions, et qui pourraient démontrer sa sincérité dans les aveux, se retournent contre lui. Et lorsque ses propres déclarations sont commentées et interprétées par un avocat de la partie adverse, ici partie civile, en l’occurence Me Michèle Hirsch, cela prend un tour bizarre mais peu honnête.
En plus dans les phrases reprises par les journalistes, il y a des erreurs grossières. Et je me pose la question déontologique : le fait que ces phrases aient été livrées par le premier substitut, à l’audience, suffit-il à disculper les journalistes qui les reproduisent avec les mêmes erreurs ?
En conclusion, je crois que l’ampleur de la démarche médiatique dépasse de loin la décision judiciaire attendue. Elle punit l’homme avant et après cette décision. Quelque soit cette décision le pilori médiatique sera actif car le postulat de départ c’est qu’il faut punir Victor Hissel plus pour ce qu’il a représenté que pour les faits incriminés.
En trois mots : Procédés indignes et scandaleux !!
Bon courage à tous
yvan